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31 janvier 2015
Vincent Béja

Introduction à la pratique du TaiChi du style WU

UN ART INTERNE

La première clé du taijiquan consiste à comprendre que l’art s’aborde par l’intérieur, par son être intime et non comme une gestuelle ou une série de mouvements à mémoriser. Qu’il dès le début commencer à cultiver les vertus et spécificités du taijiquan dont les mots clefs sont “écoute” et “détente” et qu’elles doivent être constamment appliquées.
A cet égard, le taijiquan ne doit pas être considéré comme pouvant aboutir à un état ni à un résultat mais comme un processus qu’il importe de vivifier en permanence par une présence concentrée et attentive. Sinon notre taijiquan devient une coquille vide, parfois fort belle au demeurant, mais morte. Sur le plan martial, les formes du taijiquan elles-mêmes (longue, courte, rapide, avec armes...) ne sont proposées que pour être dépassées. Elles ne sont que des exercices qui préparent à la mise en œuvre libre et spontanée du Qi. Les maîtres affirment que dans le combat la technique doit être oubliée ; le pratiquant n’est plus alors que l’expression affûtée de son propre mouvement vital spontané.

Concrètement le débutant doit comprendre qu’au taijiquan l’idée même d’effort physique doit être peu à peu remplacée par l’idée de détente pour permettre l’installation d’une sensation d’aisance corporelle. Reste que l’exécution correcte de la forme requiert normalement une quantité d’énergie non négligeable. Il ne convient donc pas d’exécuter la forme si l’on se trouve en état d’épuisement. Par contre, simplement fatigué ou l’âge venant, on pourra l’exécuter avec profit si l’on adapte les mouvements à ses capacités, c’est à dire en réduisant l’amplitude des pas et des gestes, en se concentrant très attentivement sur la détente, les trois points — dont je parlerai plus loin -, la structure correcte de la charnière sacro-lombaire et, au niveau intentionnel, en mettant l’accent sur le germe plus que sur la pleine expression.
Le pratiquant ne peut dépendre, au fond, de personne d’autre que de lui-même ; c’est sa propre sensation d’abord puis sa compréhension progressive qui lui servent de guide de travail et lui permettent de doser ses efforts. On s’attachera ainsi à écouter toutes les informations en provenance du corps, particulièrement dans un premier temps à celles que procurent les mains (paumes et doigts) puis à celles en provenance de la plante des pieds et de toutes les articulations.

DE QUELQUES OBSTACLES

Dans la construction et la mise en œuvre de l’attitude intérieure d’écoute et de détente qui préside au taijiquan, je rencontre moi-même certaines difficultés sur lesquelles je vois aussi buter les élèves. Ce sont principalement la peur de l’échec, la volonté de réussir et l’illusion de connaître qui, toutes les trois, sont les conséquences de la manière « fermée » dont nous nous envisageons nous-mêmes.
La peur de l’échec est assez fréquente. Elle frappe à notre porte quand on ne la souhaite pas, en particulier lors des démonstrations... Pratiquer le taijiquan consiste alors à relever un défi de soi à soi ou de soi aux autres. Une telle posture psychique, celle du « défi », recèle en elle le risque de l’échec qu’il faut — bien sûr — tenter d’éloigner à tout prix. Il s’ensuit souvent panique et confusion car la perfection du geste est rarement atteinte du premier coup... Inversement cette même attitude insuffle un désir de réussir bien trop important par rapport à l’enjeu réel, qui est un enjeu progressif. La volonté d’arriver perturbe le fonctionnement harmonieux du corps, provoque des rigidités et des tensions, précisément ce qu’il faut éviter !... Une telle attitude finalement crée la distance entre soi et ce que l’on veut obtenir et contribue à engendrer de la frustration.
Enfin, on peut croire connaître, soit que l’on cherche à supprimer la peur de l’échec en évitant par une fausse croyance la confrontation avec une réalité déplaisante, soit que l’on croie avoir sincèrement réussi mais en y tenant tellement que l’on s’imagine en avoir terminé avec le travail que nous avons fait. Dans tous les cas croire que l’on connaît équivaut — à plus ou moins brève échéance — à se satisfaire de l’état dans lequel on se trouve ce qui amène à l’arrêt de la recherche et à la stagnation.

Ces obstacles ont à voir avec la manière dont nous nous considérons en tant de « moi » ou « sujet ». Ils sont caractéristiques du dualisme de notre culture pour laquelle l’individu, en dernière analyse, préexiste à son environnement et où l’existence des sujets est le préalable à la relation qu’ils peuvent avoir entre eux. Cette fermeture du sujet, corrélative de sa croyance (ou de sa recherche) en son « autonomie » réduit progressivement à néant l’idée d’un Dieu sauveur et transcendant et le conduit à considérer le monde comme étranger, voire hostile (« le monde est une jungle ») si ce n’est même — en poussant la logique à son terme — comme totalement absurde. En termes d’action et de comportement, il s’agit alors de contrôler, de dominer (conduites utilitaristes), ou encore d’adopter des conduites « héroïques » dans un espace tragique de toutes parts cerné par la mort.
Nous ne pouvons échapper à ce type de croyance, d’ailleurs souvent implicites, charriées par les principaux courants culturels occidentaux. La confrontation sincère avec une pratique telle que le taijiquan, issue d’un paradigme très différent, ne peut qu’entraîner un réexamen de notre posture existentielle et nous amener vers des conceptions de l’homme différentes et certainement plus « ouvertes ».
La psychologie contemporaine met d’ailleurs de plus en plus l’accent sur la relation comme élément central dans sa conception de l’homme (relation à l’environnement social et biophysique). Si l’homme est d’abord relation, l’organisme humain doit en être considéré comme un des pôles ; le “moi” est ainsi plus une conséquence qu’une condition...
Tout ce qui vient d’être dit ne supprime pas la réalité des difficultés de certains face à la coordination motrice et à la mémorisation des gestes. Il n’empêche cependant que les principaux obstacles sous-jacents sont liés à notre psychisme. Nous devons donc nous mettre à l’œuvre sincèrement et cultiver un regard honnête envers notre travail et nos résultats. Se leurrer soi-même comme se critiquer trop sévèrement sont deux attitudes également stériles.

PETIT ELOGE DU VIDE

Au cours d’un stage avec le maître de qigong ZHI Xing Wang j’échangeai avec lui sur la posture et la sensation de plénitude ou de sève remplissant et redressant le dos lorsqu’il me contredit fermement, soulignant l’importance non du plein mais du vide. Sa remarque m’est restée. Même si le vide de la cruche permet son remplissage, ce n’est pas son remplissage qui importe mais son creux... De même au taijiquan, ce qui importe n’est pas le remplissage du corps et des membres par le qi mais la capacité à vider les tensions, la force inutile, les pensées parasites etc... Quand nous vidons suffisamment, nous sommes naturellement remplis sans que nous ayons quoi que ce soit à faire pour cela.
Là encore, permettons à la vie (au qi) de faire son travail en nous plutôt que de croire pouvoir faire son travail par nous-mêmes... Prenons une posture ouverte et réceptive plutôt que fermée et possessive...

Je remercie encore ZHI Xing pour m’avoir ramené à l’essentiel. Et j’insiste à mon tour : nous avons trop tendance à ne considérer que ce qui est « plein » : plein de tension, de force... Il nous faut apprendre à vider, à laisser circuler, à fluidifier. Le vide n’implique pas la faiblesse, bien au contraire. Un exemple bien connu des orientaux de cette force est le bambou : bien que vide, il est d’une robustesse extrême ; on s’en sert en Asie du sud-est pour édifier d’immenses et vertigineux échafaudages...

Il importe d’abord de « vider » les articulations, de les libérer des tensions qui les contraignent ou les verrouillent. Le vide permet aux os de retrouver leur micro-mouvements naturels (leur « respiration » que l’ostéopathie travaille à restaurer) et aux structures corporelles de se réaligner. De plus le retrait des tensions et intensions excédentaires piégées dans le corps entraîne une meilleure circulation des liquides internes (sang, lymphe, liquide céphalo-rachidien) qui permet à son tour aux fonctions organiques de base (alimentation, restauration, nettoyage tissulaires) de retrouver leur efficacité. Evidemment ce retrait des tensions est lié à la douceur et la détente avec laquelle nous pratiquons et peut être mis en relation avec la manière dont nous pouvons abandonner le contrôle omniprésent et tatillon que nous exerçons sur nous-mêmes.
Progressivement, en lâchant prise, nous rendons possibles de nouvelles configurations posturales, redonnons l’amplitude à certains mouvements musculaires et en particulier au diaphragme, donnant occasion à la respiration de reprendre un peu de liberté et, pour l’organisme, de retrouver un peu d’air...

Le vide est une notion centrale dans la pensée et les arts chinois. La spontanéité, le non-agir, centraux dans les arts et la pensée chinoise, ne peuvent advenir que lorsque nous acceptons qu’il surgisse de nous de l’imprévu, du nouveau, c’est à dire si nous pouvons abandonner une part de notre contrôle répressif sur nous-mêmes. Ainsi la respiration fonctionne d’elle-même. Nous devons seulement veiller à lui permettre de s’exercer pleinement.
Donc pratiquer le taijiquan, c’est nécessairement s’introduire à cela. D’ailleurs la respiration dans le style WU n’est pas utilisée directement. La forme pouvant être exécutée à des vitesse différentes, il n’y a pas à synchroniser les mouvements avec la respiration. Il s’agit de la laisser faire, de vérifier régulièrement si elle fonctionne de manière satisfaisante, mais en aucun cas de la contrôler.
Dans le même sens les chinois parlent de « vider le cœur ». Cela ne consiste pas à avoir un cœur vide au sens de sec, mais à ne rien retenir de ce qui est déjà passé par le cœur, ni joie, ni peine, ni fierté, ni rien. Il s’agit de retrouver la disponibilité du cœur, sa capacité d’accueil qui seule permet à l’expérience, quelle qu’elle soit, de pénétrer dans l’homme et d’accomplir son œuvre de transformation. Pour les chinois de l’antiquité, « vider le cœur » est l’œuvre du sage et c’est aussi ce qui permet de garder la santé...
Cette dernière remarque implique que, durant la pratique, l’attention et la concentration doivent rester mesurées, diffuses, non accaparantes.

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