- David Graeber
Compte rendu de lecture :
"Au commencement était…
Une nouvelle histoire de l’humanité"
de David Graeber & David Wengrow
Dans cette période lourde de crise sociale et sanitaire, il est bon de faire la lecture d’un livre unique en son genre et de retrouver la pensée incisive, inconoclaste et joyeuse de l’anthropologue anarchiste David Graeber ici mêlée à celle de son compère archéologue David Wengrow.
UN DÉBOULONNAGE JUBILATOIRE DES IDÉES REÇUES
De quoi parle ce gros livre de plus de six cent pages ? Eh bien des dix mille ans et plus qui nous précèdent et de l’immense variété des règles sociales et des formes politiques que se sont données les communautés humaines avant qu’elles ne se retrouvent coincées dans l’impasse néolibérale mondialisée contemporaine.
Examinant les données les plus récentes de l’archéologie et de l’anthropologie et les faisant jouer les unes avec les autres, sur tous les continents et à toutes les époques, les deux auteurs brossent un tableau fascinant des formes d’organisations de ces sociétés disparues. Leur immense érudition et leur grande humanité viennent provoquer le lecteur et l’inviter à changer son regard. Et c’est, me semble-t-il, le projet de ce livre que d’offrir un nouvel appui à l’imaginaire et à la réflexion de tous ceux qui souhaitent aujourd’hui un changement social radical
Contrairement aux deux grands récits mythiques de la modernité européenne, celui de Rousseau (l’homme est naturellement bon, c’est la société qui le corrompt) et celui de Hobbes (l’homme est un loup pour l’homme et seul l’état permet de faire cesser la guerre de tous contre tous), David Graeber et David Wengrow proposent une approche nuancée et complexe dans laquelle l’inventivité humaine, la solidarité et la délibération tout autant que la violence ont leur place.
Ils montrent aussi que cette modernité s’est en fait largement construite sur un dialogue peu reconnu des sociétés européennes expansionnistes avec les sociétés amérindiennes qu’elles colonisaient. La philosophie de vie délibérée et consciente de ceux que l’on a longtemps appelé des indiens a eu un impact puissant et méconnu sur leurs colonisateurs.
Le cas de Kandiaronk, chef Wendat (Huron) polyglotte et politicien hors pair, apparaît comme paradigmatique à cet égard. Rompu comme tous ses concitoyens au débat d’idées, il a longuement débattu dans les salons du gouverneur de Quebec avec le baron de Lahontan dans la fin du XVII-ième siècle. Le récit de ces échanges, paru en 1703 à Amsterdam, et immédiatement traduit en allemand, en anglais, en néerlandais et en italien s’est diffusé dans toute l’Europe comme une trainée de poudre. Ce texte — ou l’une de ses très nombreuses rééditions — faisait partie de toute bonne bibliothèque. Il a directement inspiré nombre de penseurs des Lumières et il est aussi passé au théâtre. Dans l’ « Arlequin sauvage », dès 1721, un émissaire Wendat découvrait ainsi la France et ses moeurs, attribuant « les maux de la société à la propriété privée, à l’argent et surtout à l’épouvantable inégalité qui faisait des pauvres les esclaves des riches ». La pièce est restée à l’affiche durant vingt ans. A la suite de Lahontan la critique sociale par étranger fictif interposé est été reprise par de nombreuses figures : « Montesquieu choisit un Persan, le marquis d’Argens un Chinois, Diderot un Tahitien, Chateaubriand un Natchez, tandis que l’Ingénu de Voltaire était mi-Wendat mi-français » (p. 82). C’est en réalité largement sous l’influence des « sauvages » américains que s’est organisée la relation entre débat rationnel, liberté individuelle et refus du pouvoir arbitraire dont nous croyons encore qu’elle caractérise la pensée occidentale.
LES STRUCTURES DE DOMINATION LOGENT DANS NOTRE IMAGINAIRE
D’entrée, les auteurs nous disent qu’après avoir commencé leur investigation en s’interrogeant sur les origines de l’inégalité, ils en sont rapidement venus au problème beaucoup plus fondamental de l’émergence (et de la disparition) des structures de domination dans les sociétés humaines.
En réalité aucune des données archéologiques ou anthropologiques rassemblées dans ce livre ne démontre la nécessité ou la pérennité de telles structures qui semblent — à nos yeux contemporains être un déterminant incontournable de notre civilisation, voire même de toute civilisation digne de ce nom…
Constatant que l’archéologie tout comme l’ethnologie se sont construites et se développent encore largement à partir d’un point de vue blanc et occidental qui intériorise de façon non-critique les structures de domination sociales de toutes sortes qui le caractérisent, les auteurs s’efforcent d’en déconstruire les mythes. Leur livre est ainsi en son cœur une démonstration détaillée et argumentée de l’inanité du récit selon lequel la préhistoire n’aurait été qu’un long passage continu du nomadisme de tribus égalitaires de chasseurs cueilleurs aux structures hiérarchiques consubstantielles de l’état moderne. Ce n’est qu’un mythe, dérivé de celui du Progrès et né avec la modernité. En réalité l’agriculture n’entraîne pas nécessairement la création de surplus qui viendraient permettre la création de cités qui, elles-mêmes ne pourraient être gouvernées que par un système hiérarchique et dominateur qui engendrerait à son tour royaumes et empires. Cette séquence que nous prenons pour acquise est, en fait, fausse à toutes ses étapes.
-
- Taljanky - Reconstitution
Du sein de cette salutaire déconstruction, émerge la grande leçon positive de ce livre. Elle consiste à nous démontrer que les structures de domination ne sont ni nécessaires ni pérennes. et, de surcroît et contrairement aux idées reçues, que les organisations sociales non hiérarchiques — anarchiques, donc — ne sont pas l’exclusivité de petites tribus de chasseurs-cueilleurs.
Des villes entières — grandes à l’échelle des époques traversées, ont pu fonctionner durant des siècles sans structure de domination ou de hiérarchie sociale visibles. Il en est ainsi de Çatal Höyük en Anatolie, la plus ancienne ville connue, s’étendant sur treize hectares et dont le peuplement a commencé vers -7400 pour durer plus de mille cinq cents ans. « C’était une ville dépourvue de centre apparent, d’équipements collectifs et même de rues. Elle se composait uniquement d’habitations individuelles de surface et de plan identiques, collées les unes aux autres et dans lesquelles on entrait par le toit en utilisant une échelle » (p. 271). Ou encore Taljanky ou Nebelivka, villes ukrainiennes datant de -4000, dont les maisons rectangulaires toutes semblables et avec jardin attenant étaient organisées en immenses couronnes circulaires. Sur près de huit siècles, on n’y décèle presqu’aucune trace de conflit guerrier ni d’ascension d’une élite sociale. « En fait toute la complexité de ces sociétés s’exprime dans les stratégies mises en œuvre pour empêcher de telles choses de se produire » (p. 372). Dans d’autres cités les données archéologiques et architecturales montrent que différentes organisations s’y sont succédées et que des périodes de domination par des oligarchies religieuses ou guerrières ont été suivies par des périodes égalitaires de « communisme populaire » de plusieurs centaines d’années. Sur d’autres sites des fonctionnements manifestement très hiérarchiques semblent avoir été suivis d’un abandon définitif et brutal. C’est le cas par exemple de Cahokia grand centre urbain du bassin du Mississipi du XIe au XIVe siècle finalement déserté par ses habitants.
Il ressort du très riche panorama que nous brossent les auteurs que les formes sociales ne sont au fond que peu ou pas contraintes par le fonctionnement économique mais bien plutôt que ce sont les rapports sociaux, le désir et l’imagination qui ne cessent d’instituer de nouvelles formes d’organisation et de modifier en conséquence l’économie et le type de ressources naturelles utilisées.
DES RELATIONS DE SOIN ET DE LA DOMINATION
Sondant la nature de l’esclavage, structure de domination par excellence, dans les sociétés guerrières — comme celle des Gaycurus du 16ième siècle au Paraguay par exemple, mais aussi ce que l’on sait de l’ensemble des sociétés guerrières et esclavagistes de l’antiquité — ils constatent que « les esclaves proprement dits constituaient une anomalie, puisqu’ils n’étaient ni tués, ni adoptés, mais maintenus dans un état intermédiaire. » (p. 246) contrairement au sort habituel des prisonniers de guerre qui étaient soit tués (et parfois mangés rituellement), soit très souvent totalement intégrés à la société des vainqueurs, jusqu’à même pouvoir y occuper des places éminentes. Par ailleurs la fonction de ces « non-personnes » dans les sociétés esclavagistes est avant tout de prodiguer du soin au peuple « maître ». C’est ainsi que l’on peut comprendre — au delà de la guerre qui consiste à s’emparer par la violence du bien des autres (souvent des femmes) — la pulsion vers la domination tyrannique qui consiste pour les dominants à extraire pour eux-mêmes la capacité de « soin pour autrui » qu’ont les personnes ou les peuples asservis. « Les simples actes de violence sont passagers ; les actes violents qui se muent en relations de soin ont tendance à se perpétuer. »
-
- De l’esclavage... par les français
Vers la fin de l’ouvrage, les auteurs en viennent alors à reprendre l’idée ancienne de Franz Steiner selon laquelle il pourrait bien y avoir collusion entre violence externe (généralement d’origine masculine) et soin interne.
En particulier, en cas de période troublée, « le fait d’offrir l’asile entraînait une modification des organisations domestiques de base dans le sens d’un renforcement de la potestas du père — et cela devenait encore plus vrai lorsque ces foyers commençaient à absorber des femmes captives. » (p 656)
QUELQUES IDÉES NEUVES POUR PENSER LA SITUATION
Après avoir longuement éclairé et déconstruit le mythe de la fatalité des structures de domination, les auteurs esquissent quelques propositions théoriques neuves.
Ils identifient ainsi trois formes de libertés primordiales qui sont constituées par « la liberté de quitter les siens, la liberté de désobéir aux ordres et la liberté de reconfigurer sa réalité sociale » (p.459) Remarquons que ce n’est qu’en pouvant mettre en œuvre les deux premières (c’est à dire d’échapper ou de refuser les structures de domination qui seraient actives) qu’il est possible d’envisager et de réaliser la troisième. Malheureusement aucune de ces libertés n’est plus véritablement d’actualité dans notre société « et peu de gens aujourd’hui sont capables de se représenter à quoi ressemblerait une société s’articulant autour d’elles. » (p.637) Faute d’exercer nos libertés, c’est notre imaginaire qui s’en trouve rétréci… Il vaut ici de lire les discours de Kandiaronk mais aussi de nombreux autres interlocuteurs amérindiens dans lesquels s’exprime l’horreur devant l’obéissance de tous (ici les français) envers un seul (le roi) et où s’affirme très clairement et consciemment le droit inaliénable et fondamental pour tout homme de n’avoir à obéir à personne.
Les auteurs exposent ensuite les trois formes élémentaires de domination qu’ils ont identifiées et qui représentent à leurs yeux les trois fondements possibles du pouvoir social : « Contrôle de la violence, contrôle de l’information, charisme individuel ». (p.462). Il s’avère que l’État moderne se compose des trois car il « se définit par la combinaison de la souveraineté, de la bureaucratie et d’un champ politique concurrentiel » (p.465) c’est à dire, respectivement, par le monopole de la violence sur un territoire, le contrôle de l’information et la concurrence des leaders.`
A l’inverse, la plupart des états ou proto-états de la préhistoire jusqu’à l’histoire récente, étaient bâtis sur l’une et parfois deux de ces formes de domination qui se cristallisaient dans des figures institutionnelles spécifiques.
Ceci plaide pour l’idée que « ces trois principes (de domination) n’ont aucune raison particulière d’être associés et encore moins de se renforcer mutuellement comme ils le font dans les régimes modernes. » (p.465). S’il en est bien ainsi, alors « l’État moderne n’est ni plus ni moins qu’un amalgame d’éléments qui se sont réunis à un moment donné de l’histoire, et qui sont peut-être en train de se dissocier aujourd’hui » (p.466). Pensons par exemple à l’OMS ou au FMI qui sont des bureaucraties planétaires sans souveraineté…
DE TROIS POINTS POUR CONCLURE
En cette période critique pour notre avenir, où nos gouvernants passent toutes les limites, manipulent les données et les informations et font, par le biais d’une politique sanitaire meurtrière, le lit d’un pouvoir de plus en plus clairement détaché du contrôle populaire, le livre radical et foisonnant de David Graeber et de David Wengrow est bienvenu. Car ce livre, par la pensée critique qu’il développe, peut étayer la réflexion et l’action politiques contemporaines. Je mentionnerai simplement trois points pour conclure.
1 — L’imaginaire
C’est la grande réussite de ce livre que de nous permettre de penser et d’imaginer hors du cadre impérialiste et dominateur de la pensée néolibérale actuelle. Notre époque est celle d’un renouveau de l’interrogation sur notre organisation sociale. Prendre la lecture de cet ouvrage au sérieux, c’est retrouver l’espoir et pouvoir refaire fonctionner notre imaginaire. C’est probablement le point clé du combat pour le changement social nécessaire.
En soulignant la multiplicité des fonctionnements sociaux alternatifs possibles, la richesse du matériel ethnographique exposé ouvre à la possibilité que le système de domination capitaliste ne soit pas une donnée inéluctable, conséquence d’une histoire aux lois irréversibles. La structure « État » de laquelle se soutient le capitalisme rapace contemporain — cette mentalité machiste du pillage — imposée par nos élites financières et leurs mercenaires, n’est certainement pas la fin de l’histoire. Ce livre nous montre au contraire, de façon sensible et argumentée, comment l’inventivité et la sensibilité humaines peuvent, à certains moments, réorganiser de fond en comble un fonctionnement social bien établi dans le sens d’une pacification des relations et d’une préservation de l’éco-système environnant.
2 — La place des femmes
Un thème parcourt l’ouvrage entier : celui du lien entre la place des femmes dans la société et la structure de domination existante. Le matriarcat, que nous pourrions définir avec les auteurs comme une situation où le rôle des mères au sein du foyer forme le socle de l’autorité féminine dans d’autres domaines et où les femmes détiennent l’essentiel du pouvoir au quotidien, inspire le fonctionnement de nombreuses nations amérindiennes comme les Wendats, les Haudenosaunee (Iroquois), les Hopis, les Zunis… Il semble aussi être largement présent dans les villes et villages du néolithique.
-
- Mesa - Village Hopi
Bien qu’il existe quelques rares sociétés matriarcales guerrières — les auteurs n’en citent qu’une, la place et le pouvoir des femmes — pour le peu qu’on en sache — semble avoir une grande incidence sur le type de structure sociale instituée : plutôt égalitaire et pacifique quand les femmes ont un rôle éminent, plutôt hiérarchique et guerrière quand leur influence rétrocède.
L’ouvrage vient ainsi en soutien des mouvements qui cherchent à promouvoir une réévaluation effective de la place des femmes. « Cela fait longtemps que des anthropologues féministes défendent l’idée d’un lien entre la violence externe (largement du fait des hommes) et l’évolution du statut des femmes à l’intérieur du foyer. Nous commençons tout juste à réunir les éléments archéologiques et historiques susceptibles d’éclairer ce processus. » (p.657) C’est très probablement, en effet, l’une des conditions nécessaires à la mise en place d’une société moins prédatrice.
3 — L’accueil d’autrui
Ce livre nous fait aussi toucher du doigt comment, que l’on soit homme ou femme, la première des libertés que les auteurs décrivent — celle de quitter les siens en étant assuré de trouver hospitalité et soutien au dehors — conditionne l’ensemble du processus d’émancipation et de ré-organisation collective. En effet, dès que l’on ne peut plus quitter un système social qui nous brime, nous n’avons plus la possibilité de lui désobéir ; nous devenons les victimes et non plus les créateurs de notre organisation sociale.
Cela doit nous ouvrir différemment à la question de l’accueil non seulement de tous ceux qui fuient des régimes autoritaires mais aussi de tous ceux qui, exilés de l’intérieur, ont dû quitter leurs groupes d’appartenance. Cela doit aussi nous conforter dans l’organisation du nécessaire soutien que nous devrions nous apporter les uns les autres particulièrement dans cette période d’exclusion de millions de personnes de la vie commune du fait de prétextes sanitaires.
Si l’ambition de David Graeber et de David Wengrow, était d’offrir un ensemble d’arguments et de références pour toutes les forces qui veulent décoloniser les esprits et s’opposer à l’omniprésence des systèmes de domination, alors ce livre est un succès. C’est un livre somme, bourré d’intuitions et de pistes de réflexions parfois longuement exposées mais aussi parfois à peine esquissées et dont il reste à nous emparer. C’est un livre qui ouvre à l’avenir.
Il vaut de le lire et de le relire.
Vincent Béja — le 3 février 2022.